Série 03 – Rues-Basses

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Rues-Basses

1 – D’en bas

La photo de rue est un genre, comme la photo de nu, de paysage, de guerre, de portrait, etc. Comme tout genre, elle a ses règles, ses courants dominants et ses marges. Elle a ses maîtres classiques (Cartier-Bresson, Winogrand, Leiter, Klein) et ses maîtres plus récents (Meyerovitz, Gruyaert, Webb). Pour qui souhaite s’y intéresser, l’histoire de la photo de rue est parcourue dans l’ouvrage Bystander : A History of Street Photography (Colin Westerbeck et Joel Meyerovitz). Pour la notion de genre dans les productions artistiques, on pourra se référer au livre de Raphaëlle Moine, Les genres du cinéma, dont la portée déborde largement un propos sur le 7e art.

L’une des caractéristiques du genre « photo de rue » est de considérer le cadre urbain comme un théâtre spontané. Chaque personne photographiée, en livrant son apparence au semi-hasard d’une prise de vue, révèle quelque chose à la fois de son identité singulière et de la condition humaine en général.

La photographie de rue nous importe d’habitude par ce qu’elle montre. Je voudrais ici renverser la perspective et me demander « Qu’est-ce que regarder la rue? ». M’intéresser au sujet regardant. Faire ma vérité de la phrase convenue qui dit que « Tout est affaire de point de vue ». La réalité de la rue m’intéresse donc moins que le regard qui la rencontre en face de lui.

Je ne me suis pas fixé sur le regard ordinaire de l’adulte, lequel a une certaine liberté, peut s’orienter, se focaliser, se détourner, au gré de ses déambulations, de ses intérêts, de ses désirs. J’ai voulu montrer le regard du petit enfant. Pas montrer ses yeux, mais voir ce que ses yeux voient. Adopter son état de contre-plongée permanente.

J’ai fait pour cela des centaines de photographies, faisant confiance dans une certaine mesure au hasard, non pas pour espérer du spectaculaire ou de l’insolite, mais pour arriver à ne garder que les images qui expriment le mieux le propos, des photographies susceptibles de faire en quelque sorte le tour de la question, des questions : qu’est-ce qu’un point de vue d’enfant sur la rue ? que voit-il ? que ne voit-il pas? par quoi est-il exclu ? par quoi est-il agressé ? quel effet cela fait-il d’être avec les autres hommes et avec les choses de la rue dans la position de regard qui est la sienne ?

2 – En bas

Au centre de Genève, sur sept cents mètres environ, le passant parcourt quatre rues qui, dans leur succession, n’en forment qu’une. Peu de gens connaissent leurs quatre noms et à plus forte raison leur ordre (rue de la Confédération, rue du Marché, rue de la Croix-d’Or, rue de Rive), car on ne parle pour les désigner que des Rues-Basses.

« Quand on quitte le passage de la Monnaie qui prolonge le pont de l’Île, on rejoint le premier tronçon, qui a été baptisé rue de la Confédération, probablement en souvenir du rattachement de Genève à la Suisse, en 1815. On arrive vite à la place de la Fusterie, qui tire son nom des fûts que les artisans y fabriquaient et entreposaient. Cette même voie devient la rue du Marché jusqu’à la place du Molard quand on se dirige vers le rondeau de Rive. De là, elle prend le nom de rue de la Croix-d’Or, en l’honneur d’une hôtellerie rendue célèbre par Antoine Froment, un des trois précurseurs de la Réforme à Genève. Cette dénomination s’interrompt à la troisième grande place du quartier, celle de Longemalle, ainsi nommée en souvenir d’une maison appelée Longimala, qui fut achetée en 1278 par l’évêque Robert de Genève à un certain Simon, évêque d’Aoste. Le dernier tronçon a été baptisé rue de Rive jusqu’à la rue d’Italie, puis cours de Rive, là où elle s’élargit pour achever son parcours au rond-point de Rive. » (Pierre-Henri Badel)

Le quartier des Rues-Basses s’oppose bien normalement à la ville haute (Vieille Ville). En 1976, Conrad André Beerli écrivait : « Dans la vie économique de la cité, cet axe de la ville basse, à vocation essentiellement marchande, a éclipsé dès le XIIIe siècle le vieux chemin gaulois, puis gallo-romain sur la crête de la colline. Du Praetorium du Bas-Empire à la Maison de Ville de la République, la vocation administrative et politique de la ville haute est restée constante, tandis que la concentration de l’activité commerçante dans les Rues Basses se vérifie encore en plein XXe siècle, malgré l’expansion de Genève. L’opposition se remarque jusque dans la pratique urbanistique. Conformément à une notion «d’acropole» caractéristique de l’idéologie de la protection des monuments dans les années 1930, la ville haute a été soumise à une législation de contrôle des interventions, et la ville basse abandonnée à une frénésie de renouvellement qui y sévissait déjà depuis un demi-siècle, selon le principe de la rentabilisation sur un sol d’une valeur de jour en jour plus élevée. »

Pendant toute la période des fêtes de fin d’année, les Rues-Basses connaissent une période de frénésie marchande que certains peuvent considérer comme assez oppressante. C’est ces semaines-là que j’ai choisies pour l’exercice photographique dont je propose ici le résultat.

L’exercice a fait de moi un rectopathéticien. J’ai arpenté cent fois les Rues-Basses d’un bout à l’autre, allant et revenant sur le bitume et les pavés, faisant et refaisant le trottoir. L’appareil photographique était logé dans une poussette-canne, à la place de l’enfant, adoptant son point de vue sur le monde. J’essayais de fendre la foule, de progresser normalement. Ce n’était pas toujours possible.

Pendant que mes yeux voyaient le monde à hauteur d’adulte, l’appareil, relié à ma main par un déclencheur, ne cadrait lui que le sol, des jambes, des genoux, des fesses, des paquets, des poussettes et leurs bébés, des chiens, des trottinettes et des vélos. J’étais un regard qui regarde et lui, un bon mètre plus pas, était un regard qui subit. Des rideaux de passants se succédaient devant lui, avançaient vers lui ou s’éloignaient de lui.

Je dédie cette série d’images à mon petit-fils qui, à deux ans, a été l’inspirateur du projet.