Série 01 – Viaggio a Napoli

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VIAGGIO A NAPOLI

En photographie, dire la vérité sur quelque chose, c’est trouver le dispositif qui permette de montrer adéquatement ce quelque chose, et ensuite produire une série d’images selon ce dispositif.

Comment photographier Naples? Comment dire par la photographie une vérité de cette ville? Par quel dispositif exprimer le rapport qu’un étranger peut avoir à cette ville? Une série sur Naples appliquera ce dispositif.

Naples

Naples est une ville qui peut faire peur au regard extérieur. Pas à cause de ses petits malfrats détrousseurs de touristes ou des méfaits visibles de la Camorra, mais parce que, davantage que des villes plus exotiques, elle affirme son caractère rebelle et non maîtrisable. On s’y sent étranger. Elle déploie son identité propre, insensible à toute dénaturation, à toute influence. Tous les traits de la mondialisation et de l’ultramodernité y sont présents, mais totalement intégrés à son passé. Le centre de la ville est resté populaire et n’est pas devenu comme ailleurs une sorte de décor. La circulation, insensée, y est canalisée par des murs à la patine vénérable. Le grand commerce y est submergé par les petits trafics. Les musées y sont obstinément vétustes, la langue effrontément incompréhensible. C’est une ville qui se donne peu. Et qui pour cela nous invite à une sorte d’expérience intérieure.

Tout ce mystère et toute cette distance vont de pair avec une religiosité omniprésente. Le tout nous immerge dans une sorte de mysticisme urbain. Naples est la ville des miracles, profonds ou de pacotille peu importe. Elle met à mal le sérieux de notre rationalité. Elle nous envahit tout en nous maintenant à distance.

Comment rendre cela par la photographie?

Un détour par le cinéma

On ne peut vivre Naples sans penser à Roberto Rossellini et à son film Voyage en Italie (1954), considéré par la Nouvelle Vague (et accessoirement par moi-même) comme l’un des plus importants de l’histoire du cinéma et comme le moment majeur de la fondation du cinéma moderne.

Dans le film, une femme anglaise (jouée par Ingrid Bergman), en pleine crise de couple, erre dans Naples, enfermée dans sa voiture de luxe. Protégée et isolée dans sa bulle, elle observe la ville, qui représente tout ce qu’elle n’est pas : c’est une ville mystérieuse, baroque, trépidante, bruyante, mais aussi mystérieuse, insaisissable, pleine de secrète violence. Et en même temps chaleureuse: les couples y ont l’air heureux, les femmes sont enceintes ou promènent des enfants…

Pour montrer sur quoi bute le regard la femme à travers les vitres de sa voiture, Rossellini propose trois types d’images:

– les images d’un vide ou d’un rien :

– les images d’un trop-plein :

– les images qui figurent un lien (de couple, de famille) :

Série 3

[Référence des photos: Alain Bergala, Voyage en Italie de Roberto Rossellini, Crisnée (B), Editions Yellow One, 1990]

La ville de Naples, on le voit, est un personnage important du film, peut-être son personnage principal.  Il intervient tout au long du récit et notamment à la fin, lorsque le personnage féminin retrouve son mari et que le couple se ressoude, au milieu d’une foule, à la faveur d’un grand moment de ferveur religieuse.

J’ai voulu voir Naples, en 2010, avec le regard si juste de Roberto Rossellini.

Les pare-brise

 Comment rendre, en photographie, le regard de Rossellini sur Naples?  Ou plus exactement le regard de sa protagoniste, un regard d’étrangère soumise au feu de l’expérience napolitaine? Un regard un peu effrayé, un peu incrédule, un regard qui n’ose pas vraiment l’immersion dans ce qu’il voit, un regard qui maintienne un écran entre lui et la rue, entre lui et les gens?

Le pare-brise des motorini (Vespa, etc.) s’est imposé à moi comme coeur du dispositif. Photographier à travers les pare-brise, c’était produire des images qui seraient à la fois derrière (l’écran) et dedans (dans la rue, dans la circulation, dans la ville).

Ajoutons à cela que les scooters, par leur nombre, par leur mobilité, par leur présence jusque dans les ruelles les plus étroites, par le bruit de leurs moteurs et de leurs klaxons, par le danger qu’ils constituent à la fois pour leurs conducteurs et pour les passants, sont une bonne représentation de la fièvre de la ville.

Pendant deux jours, avec un rythme élevé, dans le stress, j’ai photographié Naples à travers les pare-brise des motorini, en ayant constamment à l’esprit les trois types d’images de Rossellini, images du rien, images du trop, images du lien. J’ai ensuite sélectionné celles qui correspondaient le mieux à ces trois perspectives.

J’aime le fait que dans certaines d’entre elles, on s’intéresse davantage à ce qui est dans l’écran, et que dans d’autres on regarde avant tout ce qu’il y a autour, et aussi le fait que parfois on se sente à distance de la rue (qu’on sente donc le scooter à l’arrêt) alors que dans d’autres on peut bien s’imaginer au coeur de la circulation, sur un véhicule parmi d’autres.