Série 01 – Mille yeux et yeuses

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Mille yeux et yeuses

Recette : photographiez l’une de ces formes circulaires que l’on trouve ici ou là sur les troncs des arbres, créations naturelles ou effets de la scie du bûcheron. Dupliquez cet « œil de bois », inversez la copie et juxtaposez-la à l’original. Répétez l’opération cent, mille fois. Un regard fort naît parfois de ces paires d’yeux parfaitement symétriques.

L’artifice est simple, bien visible, mais efficace par l’ambiguïté qu’il produit. Ce qu’il nous donne à voir, c’est soit le regard-expression, qui suggère l’existence d’une intériorité mystérieuse à découvrir, soit le regard-pouvoir, celui des yeux-jumelles, et cette fois c’est nous qui sommes observés.

Développement 1 : Mille yeux

A l’origine de ce projet, il y avait le désir de travailler sur un hommage à Ingmar Bergman. Une image d’un de ses films s’est rapidement offerte à moi comme point de départ possible ; d’une très grande puissance, elle me semblait concentrer en elle l’essentiel de l’œuvre du cinéaste suédois. Cette image est assez connue : au début et à la fin de Persona, un garçon (Bergman enfant ?) touche ou essaie de toucher un immense visage flou de femme projeté sur un écran. Mais que faire avec cela ? Il est évident qu’il est aujourd’hui aussi stupide de chercher à mimer photographiquement l’iconographie bergmanienne que de vouloir imiter Picasso ou Proust. Si Bergman est comme je le crois le cinéaste de l’écran-visage et du visage-écran, il me fallait donc, pour me fixer à bonne distance de son œuvre et rester cependant focalisé sur elle, éviter le visage, retrouver l’expressivité d’un visage sur un non-visage, envisager un non-visage. J’aurais pu travailler ainsi sur des masques, voire sur des regards d’animaux, mais il fallait aller chercher plus loin dans l’inhumain et ce sont les « yeux de bois » qui se sont imposés.

Une seconde image de Persona, célèbre elle aussi, est ensuite venue relayer la première. Elle apparaît lorsque s’accomplit totalement la rencontre fusionnelle des deux personnages féminins. Les deux visages de Bibi Andersson et Liv Ullmann en deviennent un seul, moitié contre moitié, chaque moitié collée l’une à l’autre sur un axe de symétrie vertical. M’a toujours frappé, dans cette image, le contraste entre la simplicité du procédé (on pourrait presque parler de grossièreté du truquage) et son extrême efficacité dans le film. J’ai souhaité garder l’essentiel de cette inspiration-là. Mes « yeux de bois » seraient donc montrés par paires jumelles ; chacun d’eux serait associé à son double en miroir ; l’effet de symétrie artificielle du visage bergmanien serait respecté. J’ai vu ainsi naître des regards, des expressions, des sortes de subjectivités. Chaque paire d’yeux est singulière, définit une identité. Elle prend allure d’humain ou d’animal ou de monstre : elle nous dit quelque chose, ou parfois ne nous dit rien. A chacun de voir.

Ces regards construits produisent donc de fictives intériorités ; ils renvoient à des dedans imaginaires. Mais, en même temps, ils sont ouverts vers un dehors : ils nous regardent, nous observent, nous inspectent, nous jugent peut-être. Nous glissons ici de Bergman à Lang : du regard-expression, nous passons au regard-pouvoir. Fritz Lang : en 1922, Mabuse tire son pouvoir de ses yeux, de leur puissance hypnotique (Docteur Mabuse le joueur). En 1960, dans les Mille yeux du Dr. Mabuse, les yeux sont démultipliés, privés de corps et même de visages : Lang invente le pouvoir vidéo, la caméra de surveillance. Mes « yeux de bois » ont quelque chose de cela. Dépourvus de tout corps, purs détails, taillés dans le végétal par le cadre photographique, privés d’échelle repérable, ils ressemblent parfois à des yeux de robots, à des yeux-jumelles, à des choses. La duplication en miroir, avec son aspect systématique, ajoute bien sûr à leur artificialité.

Pour maintenir un équilibre entre regard-expression et regard-inspection, et entre regard de quelqu’un et regard impersonnel – car ce sont ces ambivalences qui me semblent intéressantes – j’ai opté pour le rapport largeur/hauteur du cinémascope (2.35 : 1). De celui-ci Lang a prétendu, c’est bien connu, qu’il n’est « fait pas fait pour les hommes » mais « pour les serpents et les enterrements »… Mais tout de même, que dire des regards en scope dans les westerns-spaghettis ? Sont-ils si déshumanisés que cela ?

Développement 2 : Yeuses

Yeuse (n. f.) : chêne vert. C’est à Majorque, dans une forêt d’yeuses, que j’ai pris la plupart des photos assemblées ici.